Albums de la décennie - Une sélection

D’une décennie, ça ne peut s’empêcher, votre cerveau s’efforcera de retenir le meilleur de ce qu'il aura entendu. Cela fera bientôt un an que s'est terminée l'époque dont il sera question aujourd'hui. Un an pour prendre un peu de recul et se remémorer. Votre serviteur n’est pas omniscient, et n'a pas tout écouté, loin de là. Cependant je vous demande modestement de me suivre et de voir ce que j’ai choisi de retenir de la course folle qu’auront été les années 2010. Des nombreuses scènes ayant explosé et dominé cette décennie, certaines n'ont pas croisé ma route, rendant cette sélection imparfaite dans l'éclectisme. Les scènes Trap, Rap, Pop, Electro, Ambiant ne sont pratiquement pas représentées ici mais malgré cela elles sont riches de nombreuses pépites également et nous ne saurions prétendre les connaître toutes. Cela dit, on ne peut ignorer les énormes changements, les contributions qui s'y sont produites, qui ont également influencé les oeuvres citées ici. Sans plus tarder, voici un humble bilan de cette période.

GOJIRA – MAGMA – 2016

Débutons avec le groupe qui s’est imposé comme la nouvelle référence pour le metal à portée internationale. Gojira est entré dans une nouvelle dimension, avec nomination aux Grammy Awards à la clef avec leur opus de 2016 pour la formation française. Magma fut un album au rôle d'exutoire émotionnel pour les frères Duplantier, leur metal s’étant rendu plus « sourd ». La mort de leur mère ayant en quelque sorte l’effet d’un camouflet, la réduction relative de la brutalité enveloppe l’oeuvre d’une aura de deuil viscérale. Les coups d’éclats du groupe comme Silvera ou The Cell se hissent parmis les rangs de leurs meilleurs hymnes, mais ce qu’on retiendra, c’est aussi Low Lands et sa déchirante expiation des malheurs qui ont traversé la vie du groupe à cette période. Cet album a connu un succès indéniable, hissant le groupe à des hauteurs nouvelles dans la scène métal internationale.

PUSCIFER – MONEY SHOT – 2015

Le rock alternatif est un territoire qui a semblé un peu dépoussiéré durant ces dix dernières années, le genre se perpétuant dans ses habitudes et pouvant receler une pépite ici et là. Parmis celles ci, il est sorti en 2015 avec Money Shot ce qui s’est révélé comme un bijou du genre, tout comme de son groupe, Puscifer. Money Shot est une capsule de la personnalité très spirituelle du chanteur, le fameux Maynard James Keenan, vivant dans l’Arizona. Au menu, des choeurs féminins envoutants, une basse au ton délicieux, le tout saupoudré de guitares assurant un peu de mid-range. La voix de velour rappelle toute l’aura chamanique qui émane de Keenan, aussi chanteur de Tool. L’album s’écoute sans effort, et visualise ce que Maynard conçoit comme les thèmes principaux de « la vie » au travers d’une métaphore à base d’art martiaux et de combats de catch. Les voix à la douceur de miel mêlées aux instrus rendent finalement une œuvre très sirupeuse dans son ressenti. À savourer dans des conditions de confort contemplatif, son rock étant assez envoutant, presque méditatif.

M83 – HURRY UP, WE’RE DREAMING – 2011

Une œuvre charnière ayant profondément marqué le tournant générationnel des années durant lesquelles internet s'est formaté, devant plus que le principal mode de transmission, d’échange d’information, mais aussi un lieu de création et de vie, miroir d'aliénations. Miroitant dans une musique aérienne le reflet de notre envie d’échapper à un monde désuni et plus chaotique que jamais, moderne et essentielle, l’évasion onirique qui est concrétisée et transcendée durant 1h19 par M83 sur leur sixième album fera encore longtemps date. Il s'agit tout simplement d'un des albums les plus importants paru durant cette période. Pour plus de détails concernant M83, le visionnage de la vidéo de notre collègue Christophe -de la chaine EnjoyTheNoise- à leur sujet est plus que conseillée.

LEPROUS – THE CONGREGATION – 2015

Depuis maintenant plusieurs années la formation norvégienne de Leprous a été adoubée par une majorité de la communauté des fans de rock/metal progressif comme l’un des ses plus éminent représentant. Fiers, propres sur eux, les membres du groupe mené par Einar Solberg (Chant/Clavier) sont presque à l’image de leur musique : un metal progressif clinquant, minimaliste et puissant. Passé par une phase plus avant-gardiste, depuis l’album Coal le groupe a pris la route d’une sobriété plus affirmée. Avec The Congregation sort leur œuvre la plus perfectionnée jusqu'alors. Pouvant souffrir de quelques longueurs cependant, l’album est un réservoir de refrains pour s’époumoner et de motifs tantôt sournoisement accrocheurs, tantôt directs et grandioses. Somme des prouesses tentaculaires de Baard Kolstad derrière les fûts, d’un jeu rythmique aux guitares monstrueux et de la voix très singulière d’Einar, The Congregation fut la véritable consécration de Leprous.

VULFPECK – THE BEAUTIFUL GAME – 2016

Etait-il possible de mettre une telle concentration de funk sous un même nom ? Ils ont prouvé que oui. Vulfpeck n’est qu’amour. Vulf, c’est un agrégas succulent d’humains merveilleux nommés Jack Stratton, Theo Katzmann, Woody Goss et Joe Dart accompagnés le plus souvent de Cory Wong, Joey Dozik ainsi qu'Antwaun Stanley. Chaque nom pourrait, à lui seul, porter la carrière réussie d’un groupe. De Vulf suppure du funk tellement savoureux qu’on s’en lécherais les doigts s’il était possible d’en déguster la sauce. Si elle existait, l’ingrédient secret en serait Joe Dart. Son jeu de basse indéplaçable, rond, énergique est la véritable perle sertie à l’intérieur des compositions du groupe. Tout se complimente au sein d’un morceau de Vulfpeck, mais la basse de Dart n’est pas devenue l'une des signatures du groupe pour rien. The Beautiful Game est une des principales capsules de funk de la décennie. Rien n’est à enlever, et si cet album ne parvient pas à vous arracher, ne serait-ce que le moindre tapotement des doigts, votre serviteur aura bien du mal à trouver le groove en vous.

PLINI – HANDMADE CITIES – 2016

Voici un artiste dont le sillage est déjà extrêmement visible, duquel de nombreux artistes de la scène metal instrumental ont encore du mal à s’arracher. Le guitariste et arrangeur australien du nom de Plini Rossler, avec sa formation Plini, est l'une des icônes de ce mouvement instrumental. Ayant façonné avec ses trois premiers EP une esthétique d’une fraîcheur et d’une légèreté désormais emblématique, les codes n’avaient plus qu’à être poussés vers le sommet de leurs possibilités. C'est un but que Handmade Cities a atteint avec brio et finesse. D’une durée courte il tire une puissance d’impact phénoménale, la brièveté du rêve ne le rendant que plus intense. Chaque pause et chaque phrase batissant au final un trésor, qui reste le chef d’oeuvre de métal instrumental de la décennie (coiffant sur le fil son cousin esthétique The shape of colour d’Intervals).

SNARKY PUPPY – WE LIKE IT HERE – 2014

Snarky puppy, entité protéiforme de jazz américaine, démarrée par son bassiste Michael League en 2004, était dans une situation délicate à l’aune de l’enregistrement de l’album aux Pays-Bas. Son batteur principal étant dans l’incapacité de joindre le studio in-extremis, il dut être remplacé en urgence par Larnell Lewis qui dut apprendre en 9h de vol l’intégralité du copieux album. Ce dernier fut, à l’instar de la future tradition du groupe, enregistré live. Comme diraient nos confrères anglophones, le reste fait maintenant partie de l’histoire, l’album s’étant propulsé au rang de classique parmis les mélomanes du monde entier grâce à la force tonitruante de son package de talent et de composition. Snarky a marqué au fer rouge une génération de mélomanes s'étant découvert un goût pour le jazz, ou plus simplement pour la très bonne musique. Ayant parmis ses morceaux des moments d'anthologie comme le solo de Cory Henry sur Lingus, il est désormais unanimement apprécié et savouré à sa juste valeur : exceptionnelle.

TESSERACT – ALTERED STATES – 2013

Le mouvement Djent fut, n’en déplaise à certains, l’une des pointes de créativité dans le métal des années 10. Nul doute, la mouvance a vu naître nombre de sorties qu’on dira « peu mémorable » pour rester tolérant. C’est cependant le nombre de ces œuvres oubliables qui donne la mesure des très grandes. Celles qui ont su prendre chair et rester, s’incarner dans leur matériau et apporter plus que du réchauffé. Au moment où le mouvement semblait le plus froid (dans son esthétique), Tesseract a sorti un album aux idées mélodiques prenant le pas sur le fond « Djent ». Une chaleur et une intensité émotionnelle en contraste net avec les habitudes du groupe, se mêlant à une production excellente, très centrée autour de la voix singulière d’Ashe O’hara. Sa magnifique composition et son brio dans l'exécution font de cette sortie un album véritablement pur, éblouissant.

ELDER – LORE – 2015

Cette époque fut également grande pour la musique stoner (et ses dérivés) ! Ce ne sont pas mes collègues du podcast La scène qui le démentieront, un festival de sorties de très grande qualité nous a été servi jusqu’en 2020. Leurs créateurs les plus prolifiques ne semblent même pas encore décidés à s’arrêter. Sleep a sorti le très bon The sciences en 2018 à la surprise générale, Like Clockwork... de Queens Of The Stone Age en 2013 fut saisissant dans ses nuances. Malgré ça, ce n’est pas de Californie que m'est venu la révélation. Du microcosme de Boston est sorti une formation dont la solide réputation underground est devenue nationale, puis internationale après la sortie de Lore et de Reflections of a floating world. C’est sur le premier que l’amour de votre chèrement dévoué se porte. Ses cascades de riffs à-la-Mastodon s’entre-mêlant à une beauté lyrique au grand pouvoir évocateur. Leur art est avant tout instrumental bien qu’il se pare d’une prestation vocale qui ne fait pas tache. Elder possède un souffle, et n’a cessé de monter vers les cimes en l’alimentant, méritant ainsi clairement sa place sur cette liste. Il s'agit bien entendu d'un choix plus personnel, les qualités d'un album comme Like Clockwork auraient tout aussi bien pu lui valoir de figurer sur une telle sélection, je ne peux d'ailleurs que vous conseiller de vous jeter dans son écoute.

CASUALTIES OF COOL – CASUALTIES OF COOL – 2014

Sorti de l’ombre de la nuit, Casualties of cool vous rend passager d’un périple lunaire fantomatique, et à l’aura mystique. Porté par Ché-Aimée Dorval et Devin Townsend, évoquant un enfer amer, aride, dont les mirages sont de véritables oasis de couleurs dans un océan de poussière grise. Son blues reposant est l’arme idéale, son charme démoniaque étant parfait pour décrire ces spectres errants, qui cherchent dans les décombres d’un monde les échos d’un vécu lointain. Aux accents de soul, de bluegrass, de folk sombre et assez libre dans ses influences, l’esprit de Mr.Townsend contemple la nuit dans sa douceur et son mystère. Il en ressort un art étrangement attirant. En allant de plus en plus loin à l’intérieur de ce songe, se dégagent des thèmes plus profonds. D’une confrontation entre un monde désert de sens et des âmes esseulées, désespérées, l’épiphanie résulte. The Bridge fait un éclatant final, illuminant les ténèbres. Perle naufragée, seule représentante d’un monde musical inexploré, cette pièce qui remplit l’espace désert est un refuge de quiétude pour l’âme perdue sur la route.

BARONESS – PURPLE – 2015

Nous parlons cette fois d'un art « total ». Ce que Baroness parvient à produire, c’est une convergence entre l’art graphique somptueux de son leader John Baizley et la musique « Stoner-Punk-Baroque » qu’ils ont perfectionné d’opus en opus. Traversée de tragédies, l’histoire a fait que l’encre de Mr. Baizley a choisi des teintes moroses en composant pour l’album Purple. Il est bouleversant, cru et pourtant pensé de manière sophistiquée. Le crépuscule de l’année 2015 aura vu émerger une des heures de musique les plus belle de cette décennie, tout simplement. Le groupe s’étant vu nominé pour un grammy award, sans pour autant être récompensé pour leur effort. Mêlant une voix meurtrie et puissante à des instrumentations accessibles soutenant la poésie de Baizley, une impression intemporelle se dégage incontestablement de ce chef-d’oeuvre.

THE ALGORITHM – BRUTE FORCE – 2016

Rémi Gallego a « changé le game » de la musique électronique extrême en un seul album. Metal, Djent, Synthwave, Electro, Chiptune, memecore etc (nous vous laisserons vous référer au T-shirt descriptif des courants qui convergent à l’intérieur de l’album). À l'intérieur ça pullule d'idées mais le liant, c’est une décadence rythmique jouissive compilant chaque bloc de mélodies absurdes en un missile auditif destiné à vos synapses en éruption. Connu sur la scène française pour ses oeuvres précédentes, Brute Force a fait l'effet d'une bombe dans le paysage de la musique de niche, à l'instar des compères de Igorrr. C’est fou, c’est violent, c’est sombre, c’est addictif, c’est extrêmement novateur et créatif. Si vous êtes passés à coté, foncez donc mais faites attention à porter vos plus beaux rollers nucléaires.

GHOST – MELIORA – 2015

Dans l’histoire encore récente de la chapelle Ghost la période faste et prospère, avec ses accents légèrement narquois, aura été marquée par l’arrivée en 2015 de Meliora. Son rock ténébreux se changeant en heavy-metal accrocheur à souhait ou revètant l’habit pop lorsque l’opportunité se présente, la musique de la formation s’est projetée sur des sommets de popularité. La voix du désormais démasqué Tobias Forge en est l’attrait majeur, le liant parmis ces morceaux ayant mis à genoux la majorité de leur auditoire. C’est le pinacle sur cette période du Rock/Heavy récent sans souffrir de compétition en terme d’aboutissement esthétique, cîme de la discographie d’un groupe s’étant catapulté au plus haut, mais pas sans heurts comme la suite de leur histoire l'aura prouvé.

POND – THE WEATHER – 2017

Un autre mouvement majeur a été porté à son apogée en 2017. Il s'agit de la dreampop, dont la locomotive australienne Tame Impala a submergé le monde de musique sensuellement détachée, aux accents doucement progressifs et dansants. De Tame Impala, Pond est inséparable vu que 80% de leurs line-ups respectifs sont partagés entre les deux groupes. Cependant, en 2017 l'élève a dépassé le maitre. Cette année là est sorti le meilleur du mouvement sous la forme de The Weather. Délicieux de bout en bout, sans longueurs, mettant à nu son héritage progressif tout en démontrant toutes ses meilleurs qualités: sensualité rock, ambivalence prog, accessibilité pop, psychédélisme et onirisme propre aux esprits rêveurs qui l’engendrèrent.

CARPENTER BRUT – TRILOGY – 2015

Autorisons nous un peu de souplesse et comptons le comme un unique. Ce qu’il y a ici, c’est la quintessence de la période synthwave/darkwave qui a réveillé chez les auditeurs de metal, de rock et de musique électronique un frisson de folle nostalgie. De la première à la dernière piste ne sont que des classiques incontournables du genre. Les émules sont nombreux, peuvent même parfois dépasser le maître français du genre mais l’oeuvre de Carpenter Brut est si unanimement appréciée qu’il semble justifiable d’en faire le porte étendard dans cette liste. Un des passages marquants de toutes nos errances musicales , le son synthwave est devenu repompé à toute les sauces pour faire du bon comme du beaucoup moins bon (oui Muse, c'est toi que je regarde). Carpenter Brut peut néanmoins se targuer de n'avoir pour l'instant pas fait une seule faute dans son parcours, la suite s'annonçant également radieuse pour les prochaines années.

KAVINSKY – OUTRUN – 2013

Puisque nous y sommes, il est également impossible de ne pas mentionner un album majeur pour la synthwave. Probablement un des principaux précurseurs du mouvement et de l’esthétique qui l'a accompagné, un de ceux l’ayant incontestablement popularisé, Kavinsky fut le principal vecteur de ces ambiances sombres, brutales et rétro devenues ultra- populaires. Excellent DJ sur la scène parisienne sa renommée est devenue internationale après cet opus, où les tubes s'enchainent, dont le très fameux Nightcall, hymne du non-moins emblématique film Drive.

JACOB COLLIER – DJESSE VOL.2 – 2019

Si ce nom ne vous est pas familier, il ne tardera pas à l’être. Ce jeune homme de 24 ans possède déjà 4 grammy awards (et bientôt plus après 2020). Son oreille est outrageusement précise, et sa maitrise de l’harmonie relève presque de l’insolence. Ses talents nombreux, de bassiste, chanteur, batteur, guitariste, [...], casserol-iste (non, il n’y a pas d’intru) mais surtout d’arrangeur ont fait de lui une référence. Le deuxième volume de sa quadrilogie Djesse est rempli de capsules de temps. Il joue d’images volées, de mélodies tumultueuses, s’enchainant comme à un esprit qui, sagement, se remémore. Et partout dans l’oeuvre, ce qui rassemble, ce qui unifie, c’est cette âme joyeuse, en fête, même dans ses moments de défaite. Les pleurs y sont doux, les joies et les moments de grâce culminent à des hauteurs que seule la musique sait atteindre. Moon River mérite selon moi, à elle seule, l’honneur d’arrangement de cette décennie. C'est un rêve éveillé de couleurs harmoniques éclatantes. La chaleur domine, celle du coeur, comme celle issue de la géographie éparpillée qui se devine dans les influences de Jacob. Tout y passe, mais rien n’est superflu, jouant du volume et de ses talents, le créateur dose extrêmement bien.

DEFTONES – KOI NO YOKAN - 2012

D’un artiste il peut-être dit qu’il reste monotone au long de sa carrière. L’oeuvre se perpétue, se répète, offrant souvent avec le temps un cocon à l'artiste, lieu de raffinement, d’épuration d’un langage. Deftones ne diffère des autres que dans la maitrise des diverses formes qu’elle a fait naitre de son parlé. La langue de Deftones s’écrit en tons pachydermiques, éthérés, respirant avec les acrobaties virtuoses d’Abe Cunningham, s’arrachant du sol grâce à l’allégresse de Chino Moreno. C’est un jeu, une danse de contraires. L’ultime engeance de cette formation, au sens de sa plus jouissive, c’est lorsqu’elle décide d’incarner "le Jeu". Celui se déroulant entre 2 êtres guidés par le désir charnel ou la passion dévorante. Koi No Yokan est pour moi l’oeuvre metal de cette décennie. De peur de perdre l’alchimie dévorante et si chargée de texture, rien ne peut être enlevé. Elle plante en nous une véritable addiction. Ce son, qu’il serve une charge ravageuse comme Poltergeist ou le ténébreusement suave Graphic Nature, est un bonheur aussi pur que l’album en est riche. Koi No Yokan est sublime, car dangereusement attirant. Cette oeuvre trône dans sa catégorie de la manière la plus indéniable, tranchante et pourtant pleine de majesté.

TIGRAN HAMASYAN – MOCKROOT – 2015

Vous l'avez peut-être remarqué, le bouillonnement musical qui s’est exprimé durant les années 2015 et 2016 est sans égal au cours de ces dix dernières années. Au milieu de l’effervescence, peuvent se cacher des trésors. Un des plus grand nom parmis les pianistes jazz -et les pianistes tout court- qui est apparu durant ce jeune siècle est Tigran Hamasyan. Dans Mockroot, peu de mots, mais beaucoup d’indicible. Comme un secret qui s’offre à nous, le phrasé de Tigran nous souffle la clef d’un monde sombre, onirique et ancien. L’étoffe que tisse Hamasyan reflète son origine arménienne avec sa musique traditionnelle. Cependant, son brio réside dans la dilution qu’il opère de cette richesse, qu’il dissémine au milieu d’un jeu parfois aussi séquencé et tranchant qu’un riff de Meshuggah, parfois aérien, turbulent mais dont la vitesse d’éxécution magnifie la beauté. Tigran joue sur le temps, rempli le désert d’un fracas intense entremêlé d’une douceur, d’un languir, propre à ceux qui errent dans le vent.

CLEMENT BELIO – PATIENCE – 2019

C’est le cru que je choisis de retenir de cette décennie. J'en ai déjà parlé plus en détail dans la chronique Clément Belio - Patience plus tôt cette année. Ce disque est paru à point nommé au cours des derniers souffles de la période évoquée tout au long de ce petit dossier. Il y a, à l'intérieur, une musique qui cherche à décrire la sensation évanescente de la saveur du temps. C'est un album pour entendre le temps qui passe, pour respirer un bol d’air. Entre les années 2000 et les années 2010, une chose est restée continue, voir croissante: la pression psychologique et morale qui pèse sur les individus. Clément Belio tente en une œuvre maitresse un bond en arrière, un retour vers un temps ou la psyché donnait la sensation d'être moins assaillie: la jeunesse. Cette sensation juvénile s’incarne dans la musique qu’il décide d’articuler. Une petite heure de collisions musicales fraiches mêlant ensemble les harmonies de Jacob Collier, la poésie du phrasé de Plini et la frénésie du piano de Tigran et bien d’autres influences encore. Clément Belio réussi à nous ramener vers des instants au goût d’enfance. L’album devient une véritable petite bulle de respiration, vibrant au fil des sons, les instruments guidés par un leitmotiv morose. Représentant d’un genre encore à trouver, je dirais qu’il s’agit de l’aube musicale que votre serviteur espère voir se lever dans cette future dizaine d’année.