A Day To Remember - You're Welcome

You're Welcome, chronique d'une adolescence révolue

Nous sommes en 2010. J’ai 15 ans et j’ai l'idée saugrenue de vouloir découvrir de la musique. Sauf que dans ces temps reculés où Spotify n’existait pas encore, trouver de nouveaux artistes était bien plus une aventure que maintenant. Au détour d’une vidéo Youtube ou d’une visite sur Limewire, je découvre un morceau : All Signs Point to Lauderdale d’A Day To Remember. Le coup de cœur est immédiat pour cet hymne d'une adolescence frustrée et parfois difficile. J’entreprends alors d’écouter tout l’album avec un plaisir non contenu.

Ayant fait mes premières armes sur le punk-rock/pop-punk qui trainait dans nos oreilles à l’époque comme Sum 41 ou Blink-182, apprécier ADTR n’était qu’une suite logique. Pour l’ado à la recherche de violence et d’intensité que j’étais (et que je suis peut-être toujours), ces rythmiques et mélodies punk alliées aux sons lourds du metalcore ne pouvaient que me plaire, même si je ne savais pas bien encore pourquoi. En effet, les natifs de Floride officient dans une case appelée easycore que l’on pourrait qualifier de « pop-punk avec des breakdowns ». L’esprit pop-punk est là avec son côté juvénile, torturé tout en restant sautillant. Il tranche cependant avec des moments bien plus lourds et des breakdowns écrasants. ADTR a toujours joué avec cette dualité, tantôt cédant à la violence, tantôt la maîtrisant avec brio.

Cette recette en particulier a fait gravir au groupe tous les échelons jusqu’aux premières places des charts et des festivals. Née en 2003, la formation a beaucoup tourné dans la scène undergound américaine, signant au passage chez Victory Records. C’est en 2009 que la véritable réussite arrive avec Homesick, top 21 des charts américains grâce à des titres comme The Downfall of Us All, I’m Made of Wax, Larry, What Are You Made Of ? ou encore Mr Highway’s Thinking About The End (la chanson du meme "Disrespect Your Surroundings"). L'album a grandement participé à définir l'easycore et reste un énorme classique de la scène depuis.

Après cela, tout n’a été que succès pour les américains. What Separates Me From You (dont je parlais en introduction), Common Courtesy, Bad Vibrations qui se vendra à plus de 60 000 exemplaires lors de sa première semaine, tant d’albums qui les ont fait grimper sur le toit de la scène. Une ascension qui n'a même pas été contrariée par la bisbille avec leur label, qui les fera intenter un procès et publier leurs sorties suivantes sous leur propre nom. S'ensuit alors une pause de 5 ans avec un nouvel album annoncé courant 2019, sur le label Fueled by Ramen (Paramore, Twenty One Pilots). Plongeons ensemble dans cette sortie.

Ce qui saute aux oreilles à l'écoute, c'est que les passages calmes le sont bien plus que d'habitude bien que l'énergie metalcore soit toujours là avec ses breakdowns caractéristiques. De leur côté la production ainsi que les refrains sont beaucoup plus proches de la pop. Les compositions en elles-mêmes ne changent pas tant que ça, mais le son et l’orientation artistique sont bien différents. Ayant laissé le groupe de côté ces dernières années, ce n'est pas un coche que j’ai cru avoir raté mais trois ou quatre. Mais ne vous affolez pas, c’est qu’ADTR a simplement opéré un mouvement classique chez les artistes : évoluer.

Du propre aveu des membres du groupe, l’objectif a été de faire de la musique sans question de genre, de style ou de cases prédéfinies. Ils se sont même retenus d’aller encore plus loin dans le grand écart en gardant les chansons plus proches de l’ADTR que l’on connait. Ils prétendent même que d’autres titres qu’ils ont écrits étaient encore plus radicaux et resteront dans les cartons pour une prochaine sortie. Je ne sais pas à quel point cette affirmation est vraie mais je ne peux que soutenir cette démarche artistique si c’est bien celle adoptée par le groupe. Cela se voit rapidement lorsqu'une formation se force à produire de la musique qui ne lui correspond plus. Je préfère avoir affaire à un groupe honnête, quitte à ce que nos chemins divergent, plutôt que de me faire servir de la soupe tiède.

L'enregistrement était étrange car les chansons que l'on a écartées ne l'ont pas été car elle n'étais pas assez bonnes. Les chansons ont été laissées de côté car on se disait "Ok, peut-être que là c'est un peu trop pour les gens" - Jeremy McKinnon dans Kerrang!

Leur démarche n’est pourtant pas nouvelle. La plupart de leurs chansons ont été écrites à partir d’une guitare acoustique avant d’être transposées pour coller à l’univers que les musiciens ont développé pendant tant d’années. Ici l’univers a simplement changé. De plus, ils ont su s’entourer de personnalités qui les ont inspirés comme par exemple Jon Bellion (artiste américain de hip-hop/pop) qui signe le titre Everything You Need ou le producteur Colin Brittain qui a participé à l’écriture de plusieurs morceaux comme High Diving. Jeremy McKinnon a indiqué que collaborer avec le premier avait été très rafraichissant et avait permis l'exploration de nouveaux horizons pour sa technique de chant ou sa manière de composer. Quand vous avez plus d'une décennie de carrière au compteur, s'ouvrir à de nouvelles perspectives, à de nouvelles visions de la musique n'est jamais une mauvaise chose.

You’re Welcome, c’est beaucoup de choses, un voyage à travers bien des styles. Bloodsucker, son troisième titre est une chanson assez rock, avec un refrain soutenu par des chœurs très pop, une alternance entre une voix claire et une autre assez rocailleuse, bref, un morceau somme toute très radiophonique mais différent de ce que l’on connait de la formation. Il est directement suivi par Last Chance to Dance qui comporte une guitare coup de poing, une voix qui touche aux territoires du metal extrême et un breakdown de fin propice au moshpit le plus violent. Juste après vient F.Y.M avec des synthés (du jamais vu pour le groupe), la batterie simplifiée à l’extrême, une chanson que n’importe qui pourrait mettre en voiture, à la limite du pop-rock. Voilà ce qu’est l’album, un tour de montagnes russes, plein de contraste où il faut écouter chaque chanson en étant prêt à n’importe quelle ambiance.

C'était incroyable et tout le processus créatif a été ma meilleure expérience dans la musique à ce jour - Jeremy McKinnon parlant de sa collaboration avec Jon Bellion pour Forbes

Puisqu'il m'arrive moi-même de passer d'un genre de musique à l'autre très rapidement, je ne suis pas décontenancé par ce genre de manège et je trouve que l’album se déroule sans trop d’accrocs. La violence fait mouche, la douceur aussi. Bien que le disque ne soit pas tout à fait homogène, les chansons s’enchainent bien et sont accrocheuses, je me suis surpris à en chanter les airs sans y réfléchir. A une époque où le format album perd de sa superbe, est-il si important que toutes les chansons tiennent dans le même monde musical ? Si vous ne prenez que les titres qui vous intéressent, vous pouvez très bien n’écouter que ceux les plus branchés easycore ou bien les plus pop car aucun n'est dénué d'intérêt. Ou comme moi, vous pouvez vous laisser emporter par l'écoute et par les émotions que dépeint l'album.

Au final, je n'arrive pas à savoir à quel point cet album me plaît. J'apprécie l'écouter mais il ne laisse pas une marque suffisante en moi pour justifier y revenir régulièrement. Peut-être garderai-je toujours un faible pour les productions les plus énervées du groupe. Peut-être ne suis-je pas tant attaché à la formation et à leur univers, pour l'instant du moins. Mais il est clair qu'ADTR a su garder cette capacité à faire des chansons impactantes, efficaces, qui restent en tête. Il ressort de plus une certaine justesse et de la maitrise dans cette sortie. On parle souvent « d’album de la maturité » mais quand on prête attention à l’état d’esprit qu’avaient les musiciens lors de l’écriture, c’est assez vrai les concernant. Le disque transpire les émotions véritables, profondes, des adultes qui regardent de temps en temps dans le rétroviseur. Qui apprécient ce qu'ils ont. Qui relèvent de nouveaux défis. Les thèmes abordés ne sont clairement plus ceux d’il y a dix ans. Ici, on parle de dispute avec son partenaire de vie, des angoisses d’être parent, de vivre le deuil d’une personne chère à son cœur. Fini le lycée, le cours de maths un peu trop long et la peur d’être ridicule aux yeux de tous car votre braguette n'est pas bien fermée.

a_day_to_remember_band_2 Le groupe avec au centre Jeremy McKinnon architecte des paroles de l'album - Image issue du site Loudwire

Cet album est le rappel que les choses changent, évoluent, se transforment. Que le temps passe, même si on ne l'a pas encore remarqué. Les groupes que l'on connait et qui nous accompagnent finissent par ne plus être les mêmes, surtout s'ils ne veulent pas devenir ennuyeux. On peut ainsi perdre un jour un compagnon musical qui nous a aidé pendant plusieurs années. Ce n'est pas mon cas, c'est peut-être le vôtre. Cependant, je ne peux que souhaiter leur réussite et qu'ils continuent à faire de la musique humaine, touchante et vraie.

Vous pouvez trouver l'interview de Kerrang! à cette adresse : A Day To Remember: Jeremy McKinnon’s track-by-track guide to You’re Welcome — Kerrang! et l'interview dans Forbes ici : A Day To Remember’s Jeremy McKinnon Details New Album ‘You’re Welcome’

L'image d'en-tête provient de Nextmosh

FraîcheurIndice de l'apport de neuf que fait cet album. 1/5 : l'album réutilise les codes du genre et fait une bonne soupe avec de vieux pots. 5/5 : l'album invente et innove son style musical
MélancolieL'album inspire plus ou moins la mélancolie, les sentiments maussades et embaumés d'un vague à l’âme. 1/5 : Vous ressentez une légère pique de tristesse. 5/5 : Vous êtes plongé dans les tréfonds du spleen
DéfouloirIndice sur l'envie de se défouler que l'on ressent en écoutant l'album. 1/5 : album plutôt tranquille, reposant et serein. 5/5 : album rempli d'énergie on a envie de sauter partout et de rentrer dans le moshpit
Consigne du maître nageur :
Bouteille de plongée
Bouteilles de plongée

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A Day To Remember
"You're Welcome"