Bongripper - Empty

La boule au ventre. Cette impression désagréable que l’on peut ressentir avant d’affronter une épreuve particulièrement difficile. Pour le commun des mortels, elle va survenir avant un examen important, la veille d’une grande cérémonie ou dans l’attente d’une nouvelle, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Pour ceux dont c’est le métier, elle peut survenir avant de monter sur scène et de faire face à son public. Mais pour Bongripper, les rôles s’inversent, c’est l’auditoire qui tremble des genoux à l’idée de voir le quatuor brancher son matériel tant la musique du groupe est réputée pour sa lourdeur oppressante.

Six ans après un Terminal de bonne facture, les Chicagoans reviennent avec Empty. Huitième album du groupe à la durée impressionnante de soixante-six minutes pour quatre titres, il est servi par une pochette spéléologique du plus bel acabit. C’est donc équipé de notre plus solide corde et de notre plus endurante lampe frontale que le groupe nous emmène explorer de sombres orifices géologiques.

Nothing

Comme une mise en garde des mille dangers qui nous attendent à la descente de cet album, c’est un larsen grave et caverneux qui nous accueille sur le seuil de cette immense gorge de granit. Ce ne sont pas moins de quarante-deux secondes qui viendront séparer les premières frappes de percussions, coup de semonce pour vous inciter à pénétrer à l’intérieur ou à quitter les lieux. Il faudra attendre une centaine de secondes supplémentaires pour entendre la première note jouée et ainsi sonner les dernières sommations. Le riff principal, lui, mettra presque cinq minutes à arriver, scellant notre décision à amorcer cette descente aux enfers.

Bongripper - Empty - Nothing Voyage au centre de la Terre (Jules Verne) - Illustration de Édouard Riou

S’engage alors une longue et lente expédition dans les artères de la Terre, les différentes phrases musicales mises en boucle par Bongripper sur Nothing nous attirant toujours plus bas. L’arrivée de trémolo picking à la moitié du titre permet à la descente en rappel de prendre une respiration en traversant des salles plus ouvertes. Néanmoins, ne vous habituez pas trop à ce genre de bouffée d’air frais, car c’est bien un riff plus martial et oppressant que jamais qui vous attend à l’étage du dessous. Avec un tempo s’enfonçant toujours plus bas dans la lenteur, la claustrophobie s’intensifie au passage d’un goulet pas plus large qu’un homme de corpulence moyenne.

Le climax du titre survient aux alentours des dix-sept minutes après une montée de deux minutes, pernicieuse au possible. Se déverse alors un cataclysme de basses lacérées de larsens suraigus dans les cavernes précédemment explorées, interdisant ainsi tout retour en arrière. Cet éboulement clôt le premier acte de l’album et achève de refermer le couvercle de ce huis-clos de pierre.

Remains

Remains enchaîne sur une longue errance dans des couloirs beaucoup plus horizontaux. Bien plus portée par des riffs mécaniques, Remains semble évoluer dans les restes d’anciennes exploitations minières. Les nappes de tremolo picking apportent comme un écho au crissement des foreuses d’un temps révolu. Ne reste de ces excavations oubliées que du matériel industriel tordu et les quelques squelettes de mineurs malheureux, victimes d’un coup de grisou qui aura eu raison de ces galeries.

Bongripper - Empty - Remains Voyage au centre de la Terre (Jules Verne) - Illustration de Édouard Riou

Forever

Vous reprenez votre progression dans ces boyaux souterrains. Les terribles secousses laissent maintenant place à un vrombissement sourd et lointain. De délicates notes de guitare viennent soudain parsemer votre avancée comme les centaines de petites paillettes scintillantes qui parent les parois alentours. L’instrumentation gagne petit à petit en intensité avec le retour des percussions et le tremolo picking rampant en toile de fond. Les paillettes se font de plus en plus nombreuses et imposantes, rendant le reflet de votre frontale sur celles-ci presque éblouissant. Soudain, au bout de ce tunnel étoilé, paraît comme une clarté naturelle au détour d’un lacet. En passant celui-ci vous faites alors face à un paysage extraordinaire. Une titanesque cathédrale de quartz s’érige en même temps que le terrible couperet de la basse s’abat sur vous.

Bongripper - Empty - Forever Voyage au centre de la Terre (Jules Verne) - Illustration de Édouard Riou

Un monument naturel que des millions d’années et de terribles bouleversements géologiques ont façonné, loin de toute intervention humaine. Ébahis par la beauté de ce paysage, vous voilà autant bouleversé par le syndrome de Stendhal que par l’isolement extrême qu'induit votre périple. Loin d’être fermée sur elle-même, cette immense géode s’ouvre en son fond sur un immense abîme d’un noir profond dénué de tout cristal qui pourrait refléter le moindre photon. Le bourdonnement des amplis se perd dans un bruit blanc reverbéré que ne renieraient pas les derniers travaux de Blood Incantation.

Empty

L’approche du bord d’un précipice impose une nouvelle descente en rappel. Plus en retrait sur les quatre premières minutes du titre éponyme, la basse laisse aux guitares aériennes toute la place dont elles ont besoin pour vous accompagner. Enfin, ça c’est pour mieux vous prendre à revers avec un nouveau séisme de basses qui vient déchirer le silence et vous jeter au fond de l’immense gouffre dans lequel vous avez atterri. Les guitares tremolo viennent en plus vous accabler, avec une véhémence propre à ce que l’on peut trouver dans le black metal, pour vous enfouir sous une pluie de gravats décrochés du plafond.

Le verdict est tombé, il n’y aura plus de remontée possible. Bien amoché par cette chute, il ne reste plus qu’à péniblement progresser vers le dernier tableau que propose Empty. Le disque s’achève sur une vision sublime mais néanmoins dantesque : une mer d'ossements et de fossiles échoués au fond de cette nappe phréatique asséchée. Menés ici par des millénaires d’effondrement de couches sédimentaires, à l’image de ce qu’a provoqué la secousse qui vous a projeté un peu plus tôt. Les dernières nappes de tremolo réverbéré magnifient ce paysage infernal auquel les dépouilles des explorateurs malheureux viendront bientôt se mêler aux détails de cette sinistre toile.

Bongripper - Empty - Empty Voyage au centre de la Terre (Jules Verne) - Illustration de Édouard Riou

Comme on pouvait s’y attendre quand on connaît la musique de Bongripper, Empty est un opus proposant à nouveau un univers lourd, sombre, oppressant et à l’inertie si forte qu'on a l’impression d’entendre le mouvement de plaques tectoniques. L’apport de respirations réverbérées, déjà présentes sur Terminal, permet néanmoins au disque de profiter de contrastes qui rendent la progression plus digeste et véritablement prenante. Elles rendent les breaks écrasants d’autant plus marquants et confèrent à l’album un intérêt qui va au-delà de la pure volonté de rouler sur l’auditeur. Car si c’est bien rigolo cinq minutes de faire gigoter nos deux neurones dans un pendule de Newton animé par les infra-basses, Bongripper a su montrer avec Empty que le concept de leur musique est loin de proposer une coquille vide.

ImmersionIndice de l'immersion dans le voyage musical. 1/5 : l'album s'écoute les pieds bien au sol 5/5 : l'album vous emmène dans un tunnel de couleur et de sensations
ViscositéIndice sur le niveau de graisse de l'album. 1/5 : c'est léger et pas gras. 5/5 : c'est très gras, visqueux, huileux
FluiditéA quel point l'album est digeste sur la durée de l'écoute. 1/5 : Chaque note parait plus longue que la précédente. Cela peut être une bonne ou une mauvaise chose 5/5 : L'album s'écoute facilement, le temps passe vite
Consigne du maître nageur :
Scaphandre
Scaphandre

Bongripper -Empty
Bongripper
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