Leprous - Pitfalls

Pitfalls : Nouvelle direction prometteuse ou projet solo ?

Compliquée est la vie d’artiste. Si vous composez la même chose, le public est déçu de votre manque d’inventivité. Si vous changez drastiquement, les fans ne retrouvent pas le groupe qu’ils aiment. Chaque groupe, chaque créateur.rice se doit de choisir parmi les possibles. Le dernier album de Leprous est sorti en automne de l'année dernière et il fait montre du choix qu’ont fait les norvégiens : faire différent, faire honnête et se laisser porter par son inspiration.

Pour rappel, comparé à leurs sorties initiales comme Tall Poppy Syndrome (2009) et Bilateral (2012), un album comme Malina (2017) figurait déjà comme une évolution dans le son de Leprous. Moins massif, des guitares plus en retrait, un mix un peu plus aéré, l’album néanmoins n’en perdait rien en superbe. Cette direction artistique du groupe se poursuit avec Pitfalls.

Dès la première écoute, il saute aux yeux et surtout aux oreilles que Leprous a encore changé sa recette. Les chansons sont plus lentes, plus minimalistes mais sans renier sur la technicité auquel le groupe nous a habitués auparavant. Souvent elles se basent sur un piano maître qui joue le rôle de chef d’orchestre de la piste, soutenu par des sons de violon et de violoncelle. La guitare, la disto, la batterie, tant d’éléments musicaux placés en retrait au profit d’une ambiance plus tamisée. L’atmosphère se fait pesante, mélancolique. Les musiciens semblent jouer avec de la retenue, de l’intensité maîtrisée et subtile.

Bien que les chansons soient douces, elles ne sont pas dénuées de sentiment ou d’intensité, nous ressentons clairement une tristesse profonde qui s’impose à nos sens, un malaise rampant sous la surface. Le groove est présent, nous donnant envie de dodeliner la tête en rythme mais pas dans une démarche festive, plutôt dans la calme appréciation de ce qui nous est conté. L’album est varié mais une émotion palpable est toujours présente, dans un registre que n’avait jamais exploré Leprous et qui leur réussit néanmoins très bien.

Plusieurs des titres ont un fonctionnement à base de motif mélodique velouté qui monte vers une explosion attendue qui est similaire aux structures des chansons de pop. Ce rapprochement avec la musique pop se voit aussi dans la production soignée ainsi que la simplicité apparente dans la construction rythmique et mélodique. De plus le groupe a eu recours aux services d’Adam Noble pour le mixage, un technicien plus habitué de la musique rock voire pop. Il a notamment collaboré avec des groupes comme Coldplay, Placebo, Muse ou encore Robbie Williams. Cette constatation ne sera démentie que sur les deux derniers titres bien plus correspondants au Leprous que l’on connaît.

La voix et la performance d’Einar Solberg sont mises en avant mais tout comme les instruments il semble majoritairement se contenir. Des poussées lyriques ci et là vous feront néanmoins frémir à l'écoute tout en étant en accord avec le style du chanteur. Malgré la tessiture résolument aiguë de la voix du norvégien, il semble grave dans son ton, ses mots. Il prend même pas mal de place dans ce qui est pourtant un groupe, une impression partagée par de nombreux fans de Leprous. Cette présence dans l’album s’explique en fait par le processus de création de Pitfalls.

Pour totalement re-contextualiser la genèse de l’album, il faut s’intéresser aux interviews données par le groupe et notamment par Einar Solberg. A savoir déjà qu’il a été, contrairement à d’habitude, auteur de la quasi-totalité des chansons ainsi que d’une grande majorité des paroles (le guitariste Tor Oddmund Suhrke ayant écrit 2 ou 3 chansons sur l’album). Sa patte est donc très présente sur le disque et son écriture a été influencée par une période sombre de sa vie récente où il a combattu la dépression. En effet, comme le permettait de l’entrevoir les titres de l’album, Einar a indiqué qu’il avait composé Below (un des singles) à l’approche de la tournée Malina, moment durant lequel il se sentait enthousiaste pour les concerts à venir. Pourtant, les premiers signes de ce qui allait venir étaient visibles et le reste de l’album a été composé et écrit pendant cette période. Einar s'est exprimé ainsi dans diverses interviews :

"J'ai été très centré sur moi-même parce qu’on ne peut pas donner du sien quand on est prisonnier d’émotions destructrices"
"Je me devais de partager mon histoire, de manière à ce que les gens comprennent peut-être qu’ils ne sont pas seuls à ressentir ce qu’ils ressentent"

Nous y voilà donc. A travers les chansons de l’album, Einar raconte différents sentiments, différentes expériences vécues à cause de la dépression. Une histoire que l’on peut lire entre les lignes des paroles et des titres de l’album. Il se discerne une introspection, une réflexion racontée par le groupe et chantée par Einar. Même les paroles écrites par Tor, guitariste au sein du groupe et habituel auteur des paroles aux côtés d’Einar, restent pertinemment dans le même thème car il connaissait les problèmes que rencontrait son camarade. Ce dernier parle dans les chansons de ses doutes, de ses peurs, mais aussi de son espoir malgré son immersion dans le désespoir et le spleen. Les hauts et les bas de la santé mentale d’Einar ont ainsi inspiré les hauts et les bas de l’album qui jongle entre mélancolie et exaltation.

Bien que tous les titres aient leur identité et leur place, citons les perles que sont Observe The Train à la mélodie et l’ambiance hypnotisante nous appelant à une forme de communion voire de méditation comme les paroles semblent le suggérer ou encore Alleviate, cette lente montée en puissance vers le break, en deux parties, ponctuée de légères envolées. La pression y monte jusqu’à exploser comme un lever de soleil qui repousse la nuit. Enfin, foncez sur Foreigner et son roulement rythmique illustrant le "Fight to stay alive" dont parle la chanson

En conclusion Pitfalls est une belle création de plus de la part de Leprous qui cherche toujours à innover dans leur musique et qui nous proposent une autre version d’eux. Transpirant de mélancolie, d’émotion et d’introspection, Pitfalls peut s’adresser à bon nombre d’entre nous, amateur de metal ou non. Son ambiance tamisée et sa subtile intensité sauront vous séduire si vous daignez prêter une oreille et joindre Einar dans son voyage intérieur.


P.S : Cité dans cette chronique, la dépression est et reste une maladie pouvant être grave et qui demande à être traitée et sa victime accompagnée. Si vous ou l’un de vos proches êtes ou pensez être victime de dépression, parlez-en à un proche ou à un.e professionnel.le de santé et utilisez les numéros et ressources ci-dessous.

Info dépression

Un site internet dédié à la dépression (créé par l'INPES et le ministère de la santé) qui vise à mieux comprendre la maladie, à connaître ses symptômes et ses traitements et à savoir où et à qui s’adresser.

Site : www.info-depression.fr

SOS Amitié

Les associations de la fédération SOS Amitié France offrent gratuitement un service d'écoute par téléphone assuré exclusivement par des bénévoles, de façon continue, 24 heures sur 24, tous les jours de l'année, avec 48 postes d'écoute répartis dans l'hexagone.

Téléphone : consulter leur site pour les numéros des différentes antennes régionales.

Site : www.sos-amitie.com

MélancolieL'album inspire plus ou moins la mélancolie, les sentiments maussades et embaumés d'un vague à l’âme. 1/5 : Vous ressentez une légère pique de tristesse. 5/5 : Vous êtes plongé dans les tréfonds du spleen
DélicatesseIndice de la douceur de l'album. 1/5 : l'album est assez sec. 5/5 : l'album est un champ de coton
FraîcheurIndice de l'apport de neuf que fait cet album. 1/5 : l'album réutilise les codes du genre et fait une bonne soupe avec de vieux pots. 5/5 : l'album invente et innove son style musical
Consigne du maître nageur :
picto 1.png
Slip de bain

Leprous_pitfalls_cover
Leprous
"Pitfalls"