Tigran Hamasyan - The Call Within

Une ancienne poussière s'élève et illumine la voute céleste

L'année 2020, jusqu'ici pauvre en bonheur, se pare d'un nouveau joyau musical sur sa couronne de tourments. Tigran Hamasyan, pianiste jazz de renom depuis des années désormais, nous revient avec son premier album studio en formation de trio depuis le génialissime Mockroot en 2016. Les ébauches dévoilées au cours de l'année laissaient entrevoir une forme de renouvellement dans son approche de ce jeu rapide et cadencé, fort, détruisant les frontières entre metal djent, pure improvisation et musique "populaire" traditionnelle. Il avait entre temps travaillé sur de nombreux projets durant quatre ans. Principalement la sortie d'un album plus intimiste An ancient observer, des collaborations en orchestre, puis un EP en hommage à sa ville natale de Gyumri en Arménie et dernièrement la composition de la bande originale du film "They say nothing stays the same" de Joe Odagiri. À Los Angeles, entre 2019 et 2020 fut entrepris, avec Evan Marien à la basse et Arthur Hnatek à la batterie, le nouvel album du trio de Tigran Hamasyan : The Call Within.

Pour ce nouvel opus Tigran ne fait pas dans la dentelle... Ou plutôt si, mais le point de croix et le ficelage sont effectués sur le clavier. L'extase rythmique débute avec Levitation 21 qui fait déjà parler la poudre après quelques barres de chant onirique. Misant sur le jeu hors-pair de ses deux compères, les phrases et les idées d'Hamasyan se coordonent autours de signatures rythmiques obscures -comme 21/8 pour Levitation 21- qui donnent un rendu initialement déstabilisant. Seulement l'habillage de textures anciennes, de mélodies travaillées procure une aura ésothérique et magique à ces déchainements frénétiques de lourdeur. Un travail qui fait vite mouche, comme le savoureux final de l'album sur New Maps, infligeant des séquelles brutales de beauté sur votre tissu cérébral.

Ce jeu qui frappe vite aux mélodies syncopées est caractéristique des compositions du virtuose. Une patte qu'il a développé durant bientôt 2 décennies et ayant déjà reçu ses lettres de noblesse lors de son arrivée sur le label The Verve avec A Fable, The Poet et Mockroot. Ces penchants de composition sont en partie dûs au goût prononcé du jazzman pour les courants récents des musiques jazz et metal. Emblématique de cela, la collaboration tant attendue avec la figure proéminente du djent instrumental Tosin Abasi, surVortex, est une des nombreuses pépites que recelle cet album. En revanche, des noms et une palette de sons, aussi reconnus soient-ils, ne suffisent pas ici à faire un chef d'oeuvre.


Figure 1 - Tigran djentant ardemment

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La musique composée pour cet opus semble à la fois une ôde à l'introspection, une avancée dans l'exploration des sonorités propres à Hamasyan et un marqueur des événements survenus à la suite de Mockroot dans sa discographie. Le véritable liant étant bien sûr la perfection avec laquelle est travaillé chaque détail, chaque progression, chaque décadence rythmique, ainsi que le timbre, le son, de chaque instrument. Dans un napage de basses, la gravité règne en maîtresse mais aussi rapidement qu'elle est apparue cette masse peut se changer en lumière éclatante de légèreté. Les sonorités émergentes, comme les synthétiseurs et les beats qu'on retrouve ci et là, assurent un mariage entre des aspects plus solennels et des passages plus énergisants. Cette dichotomie est quasiment constante sur The Dream Voyager, hommage aux rêveries du père de Tigran dont les souvenirs exacts ont permis de donner naissance à l'une des pistes les plus singulières de l'album. Ces synthétiseurs servent parfois de présence proprement fantômatique, emmenant un morceau comme 37 Newlyweds vers une beauté sombre, hantée, suprême et digne des meilleurs morceaux de l'Arménien.

Le piano est ici porté encore plus loin dans son expressivité grâce aux mains rapides, précises et versatiles qui opèrent avec une intention toujours fervente. Tantôt moderne et répétitif (The Dream Voyager, Old Maps et ses arpèges divins), tantôt pesant et fulgurant, le piano émerveille devant la couleur qu'il fait émerger de cette musique. Les habitués de ses compositions discerneront aussi des thèmes précédemment entendus. Des éléments sonores qui sont reconnaissables comme sur At a Post-Historic Seashore, réminescent jusque dans ses sonorités réverbérées, distantes, évocatrices d'une aura déjà perçue lors de Mockroot, et An Ancient Observer... La voix pure de Tigran symbolise dans les passages plus espacés de la musique, grâce à l'apport des chants traditionnels, l'empreinte poussiéreuse d'un passé cher à lui. Archéologue musical, ses fouilles lui permettent aussi de mettre en lumière des expressions anciennes de la culture d'Anatolie orientale.

Pour revenir au piano, le passage des notes peut également se faire si fluide que le temps semble accéléré, comme sur Our Film. Parfois même, comme soulevés par une force invisible, des moments de pure magie opèrent. Ainsi, lancés dans l'air avec la précision la plus tranchante, les accords du thème principal d'Ara Resurrected plongent avec rythme et dissonance dans des couleurs pures, des moments de musicalité magnifique, dansant sur le fil aiguisé du génie. Le morceau, emblématique de l'album -et celui introduisant ses plus beaux thèmes- en est un parfait résumé.

En clair, tout sur cet album dépasse et sublime ce qui faisait déjà le brio de Tigran Hamasyan. Le déjà reconnu Mockroot se voit ici doté d'un descendant qui procure des images encore enrichies, avec une visée plus onirique et introspective. Le léger romantisme a disparu pour laisser place à une véritable errance spatiale. Les colonnes anciennes, la poussière du passé, sont restés mais désormais cette dernière danse dans la lumière de sonorités fraîches, célestes. Tigran Hamasyan a délivré ici ce qui ne semble pas être autre chose qu'un des meilleurs albums de l'année, tant il est travaillé dans son mariage entre expérimentation, beauté traditionnelle, ainsi qu'un jeu bien dosé, profond, rempli de ferveur.

MélancolieL'album inspire plus ou moins la mélancolie, les sentiments maussades et embaumés d'un vague à l’âme. 1/5 : Vous ressentez une légère pique de tristesse. 5/5 : Vous êtes plongé dans les tréfonds du spleen
ProfondeurIndice sur la densité de contenu de l'album 1/5 : album au propos plutôt dépouillé voire superficiel, on en fait rapidement le tour, on l'assimile très vite 5/5 : album au contenu très riche, plusieurs écoutes seront indispensables pour espérer en capter l'essence
ImmersionIndice de l'immersion dans le voyage musical. 1/5 : l'album s'écoute les pieds bien au sol 5/5 : l'album vous emmène dans un tunnel de couleur et de sensations
TempératureIndice du mood général de l'album : 1/5 = froid, musique globalement maussade, négative, voire violente 5/5 = chaud, musique très joyeuse voire festive
Consigne du maître nageur :
Scaphandre
Scaphandre

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Tigran Hamasyan
"The Call Within"